À Saint-Armand, dans les Cantons de l'Est - Des lapins et des hommes
Denis Lord
Édition du samedi 17 et du dimanche 18 novembre 2007
Mots clés : La Grelinette, Habitation, Cantons de l'Est (Région)
De l'art d'élire domicile en zone agricole
Terre d'élection des utopistes tous azimuts, les Cantons de l'Est sont riches en maisons utilisant des formules originales telles que l'autocontruction, l'utilisation de panneaux solaires, de paille ou du chanvre. Ici, à Saint-Armand, un couple a fait l'acquisition d'un ancien clapier afin de le reconvertir pour moitié en hangar et pour moitié en résidence.
Jean-Martin Fortier et Maude-Hélène Desroches -- le couple propriétaire des Jardins de la Grelinette, membre du réseau Équiterre -- se sont lancés dans l'aventure sans avoir d'expérience en matière de construction. Lorsqu'on la voit du chemin Guthrie, la façade de tôle ondulée semble tristement banale, mais c'est parce que c'est à l'arrière que ça se passe!
Pour la décoration intérieure, Jean-Martin s'est inspiré de l'architecture en adobe du sud-ouest du Nouveau-Mexique, où sa conjointe et lui ont appris les rudiments de l'architecture biologique. Pour imiter la brique de terre argileuse, ils ont utilisé du stucco, dont l'aspect organique est souligné par l'immense souche dans laquelle a été encastré le lavabo de la salle de bains. Pour reproduire les rondeurs du style adobe dans les murs intérieurs, Jean-Martin a utilisé des panneaux de ciment -- achetés à bon prix à la faveur d'un dépôt de bilan --, «un matériau malléable, peu dispendieux, qui ne nécessite pas de tirage de joints», et qui offre un fini ressemblant à la pierre.
Small is beautiful... et efficace
En 2007, Jean-Martin Fortier a témoigné à plusieurs reprises devant la Commission sur l'avenir de l'agriculture, auprès de laquelle il a également déposé un mémoire intitulé Le jardinage commercial: portrait d'une alternative à la résurgence de l'agriculture au Québec. Diplômé en environnement de l'université McGill, tout comme sa conjointe Marie-Hélène, Jean-Martin s'y est fait le chantre du «small is beautiful» et de l'agriculture de proximité. Il affirme qu'un hectare de terre peut générer un chiffre d'affaires de 50 000 $ si on maximise l'utilisation de l'espace et si on élimine les intermédiaires grâce à la vente directe. Avec une telle surface, la Grelinette produit plus de 30 variétés de fruits et légumes, et approvisionne en paniers 110 familles, sans compter ce qui est vendu au marché du lac Brome.
«Tout le monde nous dit qu'on devrait grossir. Mais quels sont les avantages si ça signifie un travail plus répétitif et davantage de gestion pour le même revenu? Pourquoi ne pas plutôt parler de diminuer les coûts de production?» C'est ce qu'on fait à la Grelinette, notamment en adaptant au camion un système d'alimentation à l'huile végétale. Un investissement de 3000 $ qui devrait se rentabiliser en un an, selon Jean-Martin.
Il n'y a pas de tracteur à la Grelinette, seulement un rotoculteur sur lequel on peut ajuster une faucheuse ou une charrue, et des outils sophistiqués adaptés à la production commerciale, comme un semoir et une récolteuse à mesclun. Cette absence de mécanisation, tout comme l'agriculture à petite échelle, est trop souvent perçue comme synonyme d'archaïsme, déplore Jean-Martin.
Lorsqu'ils ont demandé un prêt à la Financière agricole, les propriétaires de la Grelinette ont d'ailleurs dû déployer beaucoup d'énergie pour prouver la viabilité de leur démarche. Pour aider ceux et celles qui partagent leur philosophie à s'établir, ils ont mis en ligne leur plan d'affaires à l'adresse: www.lesjardinsdelagrelinette.com.
Changements de vocation
La terre de quatre hectares acquise par Jean-Martin et Maude-Hélène était zonée verte; il leur a donc fallu obtenir une dérogation de la Commission de protection du territoire agricole
(CPTAQ) afin de pourvoir transformer une partie du clapier en résidence. Selon l'article 61.1 de la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles, un demandeur doit d'abord prouver à la CPTAQ qu'il n'existe pas d'espace disponible dans la municipalité pour l'usage projeté, en l'occurrence un usage résidentiel. Dans le cas de la Grelinette, la Commission n'a pas jugé pertinent de recourir aux dispositions de l'article puisque le logement se rattachait à un projet agricole. Mais, comme ç'avait été le cas avec la Financière agricole, le couple a dû s'employer à convaincre la Commission que leur entreprise était rentable bien qu'elle compte seulement deux acres cultivés. «Un véritable tour de force», assure Josée Brunet, du CLD Brome-Missisquoi, qui a prêté 15 000 $ à Desroches et Fortier.
Début 2005, une demande similaire avait été déposée à la CPTAQ. En plus d'établir sa résidence sur le lot du chemin Guthrie, la demanderesse désirait y faire la culture et la vente d'ail et de champignons. La CPTAQ avait refusé, arguant que «la propriété de quatre hectares peut difficilement être viable au niveau agricole». Il est vrai aussi que la demanderesse ne possédait pas une expérience suffisante aux yeux de la CPTAQ.
En 2005-2006, sur les 802 demandes visant à autoriser un usage résidentiel en zone agricole qui ont été présentées à la CPTAQ, 400 ont été acceptées avec ou sans condition. Le non-morcellement des terres est
un des grands principes de la CPTAQ. Dans son mémoire, Jean-Martin Fortier demande à l'organisme de réviser cette politique, qui favorise l'agriculture industrielle au détriment de l'agriculture de proximité. Selon lui, l'agriculture biologique, soutenue par la communauté, est de plus en plus populaire, et il y a une pénurie de producteurs dans ce secteur.
Collaborateur du Devoir